Avez-vous déjà pleuré pour des raisons politiques ?
Voilà la question qu’a lancé Francis Dupuis-Déri aux militants, tout au long de son travail de terrain pour analyser la pensée, l’organisation et l’action anarchiste. Il a alors reccueilli une série de témoignages, s’est livré lui aussi et a décidé de rassembler ces voix dans Lacrymos.
Quelques individus masqués de foulards noirs courent, en criant des slogans altermondialistes et en brandissant des pierres, tandis que les policiers casqués avancent sur eux dans un rythme régulier, intraitable, une autorité rationnelle maîtrisant le chaos. La scène est si connue que les médias couvrant une manifestation la recherchent et la recréent sans aucun questionnement. Mais quel est le sens de ces confrontations ? Qui sont les humains cachés derrière les masques et les casques ? Qu’est-ce qui motive ces gens à prendre la parole, à s’exposer parfois à la répression brutale ? Qu’est-ce qui amène à l’engagement politique, sinon une émotion vive ?
Après des années de travaux consacrés aux théories et aux pratiques militantes d’aujourd’hui, Francis Dupuis-Déri nous propose de toucher aux émotions des anarchistes, et plus particulièrement aux larmes.
Pourquoi les anarchistes pleurent-ils? Parce qu’une belle cause rassemble dans leur ville une foule bigarrée et inattendue, parce qu’une rencontre leur fait prendre conscience de leur propre violence. Parce qu’un ami a été tué.
Ces témoignages variés font entendre des hommes, des femmes, des jeunes, des moins jeunes, des gens d’ici et d’Europe. Sensibles et idéalistes, ils sont guidés non seulement par des idées, mais par ces sentiments qui font déplacer des montagnes, mais qui ne trouvent pas toujours leur place dans le débat public.
Francis Dupuis-Déri a milité dans plusieurs groupes de sensibilité anarchiste au Québec, aux États-Unis et en France. Il a publié des romans et des essais, dont L'armée canadienne n'est pas l'armée du salut (Lux, 2010), L'altermondialisme (Boréal, 2009), Les Black Blocs (Lux, 2007), et de nombreux articles dans plusieurs revues au Québec, aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne (Agone, Anarchist Studies, Argument, Liberté, New Political Science, Political Studies, Politix, Possibles, Recherches féministes, Réfractions, Social Anarchism, etc.). Il est professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).
J’avais vu tant d’activistes verser des larmes dans les nuages de gaz lacrymogène, que les policiers lançaient sans retenue contre les contestataires du néolibéralisme et du capitalisme… Mais il y a aussi toutes ces larmes dont la source se cache dans l’expérience sensible, dans une vision du monde qui se heurte à un monde sans vision. C’est d’ailleurs souvent face à l’injustice que les larmes coulent des yeux des anarchistes. J’ai eu l’intuition que de questionner les militants sur leur rapport aux larmes permettrait d’ouvrir des fenêtres nouvelles sur l’expérience anarchiste d’aujourd’hui, d’ouvrir la voie à une réflexion intelligente et sensible dont me détournaient mes questions analytiques plus froides.
On dira ainsi souvent que l’émotion nuit à la raison, la perturbe, la trouble ; à l’inverse, que la raison vient neutraliser les émotions. Quelques sociologues et politologues qui se sont penchés sur la place qu’occupent les émotions en politique sont arrivés à une toute autre conclusion : l’émotion et la raison vont de paire, participant ensemble à la construction de la pensée et de la volonté politiques.
Précisions de Francis Dupuis-Déri :
En réaction à la lecture du livre, des militantes m’ont fait prendre conscience, par leurs commentaires critiques, que j’aurais dû proposer dans ma préface au moins deux précisions supplémentaires, la première qui y est trop maladroitement avancée, l’autre tout simplement absente.
Premièrement, les féministes — anarchistes ou non, célèbres ou anonymes — ont depuis longtemps expliqué, souvent au prix d’efforts pénibles, que les émotions n’étaient pas un phénomène pathologique, mais relevaient bien évidemment de la pensée humaine, et méritaient d’être prises au sérieux.
Ce faisant, les féministes remettaient en cause, et la remettent encore, la prétendue opposition entre émotion et raison, ainsi que le discours qui affirme que le masculin est synonyme de raison (positif) et le féminin synonyme d’émotion (négatif).
De plus, je regrette de ne pas avoir indiqué, dans la préface, que j’avais moi-même provoqué chez d’autres des pleurs politiques, de tristesse et de colère, de par mes attitudes et comportements injustes et inégalitaires dans plusieurs de mes relations intimes avec des femmes, et sans doute — mais de cela, je n’ai pas eu conscience — dans des situations où je suis en position professionnelle de pouvoir, comme professeur.