Au
Nord comme au Sud, nous aimons les grandes villes,
mais nous n’en aimons pas la violence. Un exercice
à la mode est d’en attribuer les causes
aux habitants les plus pauvres, puis d’adopter,
pour les combattre, des stratégies sécuritaires
: nos sociétés se transforment vite
en sociétés de la peur.
L’urbanisme, déjà, divise l’espace
en forteresses et bidonvilles. On ne peut pas continuer
à penser l’urbanisation depuis les commissariats
de police : une lecture alternative des phénomènes
de violence et d’insécurité urbaines
est nécessaire. Elle ne peut se faire qu’en
les resituant dans le contexte de la violence de l’urbanisation
et de globalisation. En prenant en compte, aussi,
le point de vue des pauvres et en privilégiant,
d’entre les pauvres, les «méchants»,
les outsiders, les illégaux, les bandits, les
gangs. Il faut réapprendre la ville avec les
gangs des bidonvilles. Quand tout paraît fermé,
la « vision du pauvre » ouvre des pistes
pour une pacification des territoires urbains.
Contre l'actuelle dérive sécuritaire,
nous prônons un dialogue créatif avec
ceux que le pouvoir diabolise. Ce livre devrait être
ainsi un « manuel » offert aux habitants
extrêmes, comme à tous ceux qui cherchent
à saisir le sens de la ville, ceux qu’elle
effraie comme ceux qui l’aiment et ne veulent
pas y renoncer, même s’ils sont pauvres
et « méchants », même si
la ville les détruit plus qu’elle ne
les protège. Pour reconstruire des villes habitables,
il faut désobéir aux modèles.
Yves Pedrazzini est chercheur au Laboratoire
de Sociologie urbaine de l’Ecole Polytechnique
Fédérale de Lausanne, en Suisse. Dans
le cadre du Programme National de Compétences
en recherche « Nord-Sud », il coordonne
des travaux sur la violence et la sécurité
urbaine en Afrique et en Amérique Latine.